Lettre ouverte à Didier Bordes

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photo Jean-Claude Dupouy

Lettre ouverte à Didier Bordes 

Dimanche à Urgons j'étais à la pitrangle, rien de très original, le carnet dans une main et l'appareil photo dans l'autre, tout à ma course, pour bien noter ce qui se passait en piste, l'oeil aux aguets et l'oreille attentive, et pour tenter de mettre en boite le meilleur cliché.

Tout à ma course... enfin presque, parce que j'avais au coeur le sentiment qu'il "me" manquait quelqu'un. Il y avait bien Didier au micro, ton ami de toujours, celui qui t'idolâtrait dans sa jeunesse, mais il manquait un autre Didier, celui qui conduisait ses hommes au combat voici quelques semaines, parfois à la victoire, mais toujours avec l'idée généreuse de faire plaisir au public et aux organisateurs, et de présenter le meilleur spectacle possible.

"Un seul être vous manque..." Je n'achève pas cette phrase célèbre de Lamartine car tu n'aimerais peut-être pas, connaissant ta modestie, que j'écrive la suite. Car tu fais partie de ceux qui croient que l'avenir est devant nous, et pas derrière, que les hommes passent et que la vie continue.

Et pourtant, il manquait bien quelqu'un en piste...

Mon cher Didier, j' ai connu et aimé la course landaise dans les années 60 -j'avais 7 ou 8 ans-  par la magie d'écarteurs qui avaient pour nom Roger Bordes ton père, Maxime, Jérôme Atano, Henri Esqurial.... et je me souviens comme si c'était hier du concours de Mont de Marsan que ton père avait remporté en 1963, alors qu'il était revenu chez Joseph Labat.

En 1971, je n'avais que 24 ans, je me souviens comme si c'était hier de tes débuts chez Deyris. A cette époque là je suivais les courses de Labat mais j'écoutais Joseph parler d'un petit prodige, "le fils à Roger" comme il disait, et je devinais qu'un jour ou l'autre tu débarquerais à Chiouleben, comme la plupart des grands champions qui sont passés par cette école. Effectivement en 1975 tu es arrivé à Buglose rejoindre les frères Vis et Bernard Huguet, d'autres monstres sacrés de la course landaise. Et là je me souviens d'un garçon apprécié de tous, pour sa gentillesse, sa bonne humeur, son esprit d'équipe, sa volonté... et bien sûr pour ses talents de torero. Joseph Labat ne tarissait pas d'éloges sur tes qualités de feinteur.

Je ne retracerai pas dans cette lettre ta carrière, mais je dirai simplement qu'elle a été exemplaire... champion de France en 1979 et 1985... "un meneur d'hommes" comme chef de cuadrilla... "un torero de soie" tant tu savais magnifier l'art de l'écart avec grâce et agilité... "un torero de conviction" tant tu étais appliqué, volontaire, gagneur... un "combattant de première" affrontant toutes les vaches et même les taureaux, que ce soit lors du festival art et courage -qui ne se souvient pas de tes écarts face à Simao de Jean-Charles Pussacq-  ou même en plaza de toros puisqu'en 1992 tu dessinas un écart d'anthologie face à un taureau d'Hubert Yonnet dans les arènes de Saint-Sever lors d'une corrida.

Toutes ces qualités-là chacun de nous a pu les constater dans les différentes ganaderias où tu es passé, chez Larrouture, chez Latapy, chez Deyris, chez Pussacq, chez Labat.  C'est sans doute là que Jean-Pierre Labat, toujours à la recherche d'idées nouvelles, t'a trouvé un poste qui te convenait comme un gant, celui de manager de cuadrilla, ou de coach comme l'on dit maintenant. Et cette fonction, tu l'as reprise en 2003 chez Dargelos.

C'est là où je t'ai retrouvé après beaucoup d'années d'absence, un jour de course à Pontonx sur Adour, chez Gérard, où Henri Tilhet m'avait invité à boire une coupe avec vous tous. Comme tu es quelqu'un de bien élevé, tu m'as dit ce jour-là que tu te souvenais de moi. Bien sûr je ne t'ai pas cru, car si moi je ne pouvais oublier un champion de ta trempe, toi tu ne pouvais pas te souvenir 20 ans après d'un gratteur de papier, quand bien même il fut supporter à tes débuts.

Mon cher Didier, tu fais partie de ces maîtres indispensables à la course landaise et de ces personnes humbles, discrètes, respectueuses, et tellement sympathiques que l'on a plaisir à rencontrer. Et le fait de savoir que tu ne seras pas dans l'arène en 2012, comme disait César à Escartefigue "tu me fends le coeur". 

Oui dimanche à Urgons, quelqu'un "me" manquait.

Mon cher Didier, la course landaise te doit beaucoup, et il est difficile d'intégrer à mon léger cortex cérébral que tu peux ainsi quitter la piste sur la pointe des pieds. Il n'y a que les danseurs étoiles qui quittent la scène de cette façon-là. Pour toi, ce sont les arène de Dax, debout comme un seul homme, qui devraient t'ouvrir grandes leurs portes pour célébrer le torero que tu as été dans la piste et l'homme que tu as été (et que tu es) dans la vie.

Mon cher Didier, peut-être se posera-t-on quelques questions sur l'opportunité de ma lettre. Elle n'a pas d'autre objet que de répondre à Berludeau qui disait dans "Les marchands de gloire" de Marcel Pagnol que "la première qualité d'un héros, c'est d'être mort et enterré". Comme je ne veux te voir ni mort, ni enterré, je préfère donc que tu ne sois pas un héros mais seulement un ami à qui je dis toute ma reconnaissance, et toute la reconnaissance de beaucoup de coursayres qui t'ont tant aimé et qui espèrent te revoir.

Michel Puzos

mardi 15 novembre 2011 17:55 , dans ° LE BILLET DU JOUR - LES CARNETS DE ROUTE




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